L.L.

 

Londres, Libreville....deux villes importantes pour moi...Mais laissez-moi vous raconter mon histoire. Je me nomme Hervé Moutarde, commissaire dans un désormais célèbre commissariat de Londres. Mes collègues me surnomment "Colonnel Moutarde"et les intimes : Vever.

 

En 2001, je n'étais qu'un simple gardien de la paix. Je vivais à Londres, dans un studio plus proche d'une "cage à lapins" que d'un appartement. Dans mon travail, j'étais entouré d'arrogants, de prétentieux qui ne pensaient qu'aux augmentations et aux congés payés. Je menais une vie simple, morne, sans action, identique de jour en jour.

A l'aube de ce matin d'hiver, c'était la fin des vacances et le début de ce qui allait changer ma vie. J'étais dans un train, en direction de Londres. Je pris mon journal et le parcourus rapidement : "Les Bern-académiciens chantent pire que des casseroles !" Puis je tombai sur cet article :

« L'ARCHEOLOGUE JEAN-CLAUDE CRABATERRE FAIT UNE ENORME DECOUVERTE »

 

M. Crabaterre est un archéologue dont j'étais allé voir l'exposition au cours de mes vacances à Paris. Le lendemain, à Londres, M. Crabaterre figurait encore en première page de mon journal :

« M. Crabaterre expose ses oeuvres à Londres, au musée des horreurs. Il a nommé sa découverte "Jean-Claude" comme son prénom. Il s'agirait d'une espèce de crabe ayant vécu il y a des milliers d'années en Afrique, au Gabon plus précisément. Des écrits ont également été retrouvés sur le site archéologique . Parmi eux, figure une légende. Voici ce qu'elle raconte...

Une tribu gabonaise, les Wagadougous vénéraient et honoraient ce crabe comme un dieu. Elle vivait dans un étroit village sur le littoral. Un soir, un banni de la tribu revint discrètement et, pour se venger, déroba le crabe et le remplaça par une copie en terre. Les habitants "n'y virent que du feu" mais l'ancien du village lui, fut témoin de la scène. Malheureusement, il était sourd-muet. Il dut prier, pendant cinq jours et cinq nuits pour obtenir une pleine lune. Quand celle-ci arriva, une marée montante trop forte, recouvrit l'idole qui fondit pour ne devenir qu'une épaisse flaque boueuse. Alors les éléments se déchaînèrent, un raz de marée submergea le village et tous ses habitants. Il fut complètement détruit...Bien sûr, il existe plusieurs versions de la légende... »

 

Après avoir lu cet article, je bus mon café, me roulai une cigarette et pris une décision : aller voir cette exposition. Ces histoires farfelues de crabe, de tribu, je n'y croyais pas trop. J'allais en avoir le coeur net...Le mardi 17 décembre 2001, je m'y rendis.

Une fois là-bas, j'aperçus une foule, noire de journaliste avides de réponses.

-« M. Crabaterre, est-il vrai qu'il vous a fallu trois ans pour découvrir le crabe ?

-« Est-il vrai que vous portez des caleçons à pois rouges ?! »

Des questions intelligentes et d'autres absurdes fusaient de toutes parts ; une horde de journalistes bornés, enragés se ruait sur lui. Lui, son "Jean-CLaude" à la main, se faisait piétiner ; il hurlait , se débattait : "A l'aide ! Au secours ! On m'assassine !!

Je devais agir. Je sortis mon revolver, tirai trois coups de feu en l'air, puis dans un vacarme intense, un hélicoptère surgit de nulle part. Les deux "Jean-Claude" montèrent aussitôt à bord. M. Crabaterre me tendit la main :

-« Venez avec moi, vous me serez utile, de plus, je vous dois une fière chandelle !

Sans réfléchir, je pris mon envol sans rien emporter ! J'étais à présent dans un hélicoptère avec une star des médias.  J'ignorais même où on allait.  Qu'allais-je devenir ?!

 -« Quel est votre nom ? dit-il soudainement,

-« Hervé Moutarde, lui rétorquai-je.

-« On ne s'est pas déjà croisé quelque part ?

-« Peut-être...lui répondis-je malicieusement. Où allons-nous ?

-« Au Gabon, pourquoi ?

Je n'étais ni surpris ni inquiet, au contraire, cela m'excitait. Je dis simplement :

-« Oh ! rien, du moment que c'est loin de ce pays de fous !

 

Un long périple plus tard, après avoir échangé l'hélicoptère contre un jet privé, nous arrivions à Libreville au Gabon...Nous fûmes accueillis en princes. Je montai dans mes appartements. Par ma fenêtre, je découvrais un monde nouveau, enchanteur, plein de couleurs.

Le lendemain, j'allais sur le site archéologique où avaient lieu les fouilles. De retour à la villa, M. Crabaterre n'était plus là...disparu, envolé, nulle part ! Une enquête s'imposait.

 

Je charge mon revolver, je l'essuie, je le rengaine et là, au moment où je m'apprête à partir, une main glacée me tapote l'épaule. Je sursaute, une voix inconnue et étrange me parle, elle va droit au but :

-« C'est ton ami que tu cherches ? Viens seul, ce soir, avec Bananasplit, le crabe sacré, sinon "couic" !

-« Pourquoi tant de mal pour un vulgaire fossile ?

-« N'insulte pas la mémoire de mon dieu, il appartient à la tribu, les Wagadougous ! Puis il disparut.

 

Le soir venu, au crépuscule, l'échange se fit en pleine brousse, au milieu d'une végétation dense et humide, au son des criquets et des battements du coeur. Je tremblais, grelotais. La tribu, soi-disant disparue était là, au complet. J'avais peine à le croire. Tous étaient vêtus d'un simple pagne de tissu et étaient enduits de peintures de guerre sur tout le corps. Quel accoutrement...

M Crabaterre gémit quand il vit son crabe s'en aller au loin dans la brume. Mais au moins , il était sauf. Puis, il s'empressa d'aller au commissariat et raconta sa mésaventure (en dramatisant un peu) à l'inspecteur et exigea un procès contre la tribu. Je soufflai un peu puis, le jour "J", le jour fatidique du procès arriva.

L'audience commença dans un vacarme de coups de marteau, puis tout le monde s'assit. Figuraient dans la salle : le sorcier de la tribu (vêtu d'un grotesque attirail), le juge, M Crabaterre et les avocats des deux parties, l'ambiance était tendue. Le sorcier puis M. Crabaterre jurèrent de dire la vérité, rien que la vérité et d'innombrables témoignages en découlèrent :

-« M. Moutarde, est-il vrai que vous n'êtes qu'un simple agent de police ?

-« En effet. Toutes ces preuves et ces témoignages influencèrent beaucoup la décision des jurés. Finalement, deux jours après, la sentence tomba. La pression montait, la tension était à son comble, tous avaient peur...Le juge prit la parole :

-« D'un côté, nous avons la tribu disparue, il y a des milliers d'années voulant récupérer leur dieu, de l'autre, nous avons un archéologue arrogant qui veut récupérer "sa découverte"...pour "s'en mettre plein les fouilles" ajouta-t-il ironiquement.

Mais les jurés réussirent tout de même à délibérer . Leur verdict fut le suivant : « Le crabe devra rester dans le Musée de Libreville au Gabon. » A ces mots, le sorcier devint rouge de colère, déroba le crabe et disparut par la fenêtre. Une légère brise me frôla le visage et là je compris…Je fis signe à M. Crabaterre de cesser la poursuite et je lui dis que c'était mieux ainsi. Ai-je été ensorcelé ?( Après ça, on peut s'attendre au pire !). En tout cas, on n'entendit plus jamais parler de cette histoire. En revanche, on pouvait lire dans les jounaux : "Un agent de police résout une importante enquête : il est nommé commissaire’’.