CAHIRA

 

Cahira était la femme de Jourio. C'était un homme de grande taille avec une barbe et un air crispé, mystérieux et hautain. Il avait des yeux d'un bleu pacifique et transparent qui vous réchauffaient au moindre regard. Il était le chef de la Tribu des Eaux Envoûtantes. On l'appelait ainsi car celle-ci s'était installée à côté de la Mer Mélodieuse. On disait que chaque fois qu'un homme partait en mer, il entendait des chants qui vous brisaient le coeur jusqu'à provoquer des naufrages cruels. Ainsi la tribu avait renoncé à prendre la mer et ne pouvait pas faire de commerce...

 

Mais Jourio racontait que très longtemps auparavant, un crabe, "Crubios", avait été transpercé par une pierre. Cette pierre venait de la terre et était rouge, brillant de mille feux. Le pauvre mourut sur le champ. Il appartenait à l'arrière grand-père du grand-père de Jourio, qui le considérait comme un animal sacré. Puis, quelques années plus tard, un crocodile qui s'appelait "Robustus", fut frappé violemment par une pierre arrivant du ciel, d'un bleu foncé, orné de reflets dorés. Il connut le même sort que Crubios : il mourut sous le choc. C'était également l'animal sacré de la tribu Rose des Vents. Elle était installée dans le désert mais on ne sait où. Ces deux animaux se volatilisèrent et on ne les vit plus.

 

Au temps de Rourios, l'arrière grand-père du grand-père de Jourio, le bruit courait dans la tribu des eaux envoûtantes qu'un temple souterrain les gardait fossilisés dans des petits sarcophages en étain. Trois hommes : Ocapo, Iros et Talos étaient partis à leur recherche. Ils n'étaient jamais revenus...

 

Mais revenons au temps de Jourio, cet homme si extraordinaire que personne n'osait le contredire. D'autres rumeurs couraient dans le village : ce temple souterrain se trouvait sous la tribu, là où les petits sarcophages en étain avaient été forgés jadis, dit-on, par cinq anges ; l'entrée, connue, se situait près du puits en ruine. Personne n'osait s'y aventurer car on croyait qu'un sort très puissant, le "Kevarda" l'encerclait. Il tuait tout homme qui osait s'y aventurer et il mourrait dans d'atroces souffrances. Alors Jourio dit : "II doit sûrement y avoir plusieurs entrées secrètes qui sont cachées aux alentours du village !

 

Les deux animaux fossilisés avaient un grand pouvoir : servir de contre-sort aux chants envoûtants de la Mer Mélodieuse. C'est pourquoi ces pierres étaient si importantes. Les retrouver permettrait de reprendre la mer sans danger et d'importer aux autres pays lointains, la nourriture nécessaire à la tribu.

 

La femme de Jourio, Cahira, voulait remplir cette mission très délicate mais son mari le lui interdisait. Chaque jour qui passait, elle complotait pour pouvoir y aller. La veille du "Grand départ", cinq hommes se regroupèrent. Chacun d'eux avait une famille qui le suppliait de rester, mais ils voulaient tous donner tout ce qu'ils pouvaient pour pouvoir sauver leur peuple de la faim.

 

Cahira avait trouvé un moyen de partir : "se déguiser" en homme en prenant les habits de son mari et de très fines racines séchées de bananier pour se faire de la barbe. Personne ne s'aperçut du subterfuge, personne sauf ... lui, qui ne dit rien, mais lui en voulait de lui avoir menti. Il s'approcha d'elle et lui dit :

"Je sais qui tu es, Cahira, mais fais très attention à toi si tu as vraiment envie de sauver notre village de la misère. Je t'aime et tu le sais."Il lui fit une bise qui lui laissa comme trace sur la joue,  une larme chaude et salée de tristesse.

 

Le lendemain, dès l'aube, le village se regroupa autour du groupe des "cinq" hommes, dont Cahira. Elle était fière d'être la première femme à partir en expédition. Cahira emportait avec elle juste une petite sacoche en soie qui contenait une médaille : un pendentif orné d'une pierre rose et une autre pierre noire en forme d'étoile à dix branches. Personne ne savait encore ce que ce collier pouvait signifier.ll était dans la famille depuis si longtemps...

 

Jourio ne venait toujours pas leur dire au revoir. Sa femme se faisait du souci, alors elle alla voir dans leur hutte. Elle l'aperçut prenant sur la petite table en bois une des trois photos les plus précieuses de leur famille, faites jadis par un marin anglais qui avait survécu aux chants de la Mer Mélodieuse. Il la regarda longuement. Elle représentait une femme très belle avec des cheveux noirs et une peau aussi lisse que de l'eau claire. C'était Cahira, cette femme qu'il fixait sans rien dire ni bouger, celle qu'il aimait tant et qui attendait un enfant...Puis il se retourna et déclara d'une voix enrouée :

"J'aimerais tant venir avec toi, mais notre peule ne me pardonnera jamais de le laisser, car je suis leur seul et unique chef avec toi bien sûr. J'ai peur pour toi et pour lui"... Il montra le ventre de sa femme qui commençait juste à s'arrondir et il dit à regret :

"Bon, je pense qu'il est temps pour toi de partir". Puis il éclata en sanglots. C'était la première fois que Cahira le voyait pleurer. Il la prit dans ses bras et la serra contre lui. Elle vit à quel point il tenait à elle et pleura, elle aussi, de joie et de tristesse. Puis ils regagnèrent la place où leur peuple s'était rassemblé. Cahira avança vers les hommes décidés à partir et regarda encore une dernière fois son mari en pensant :

"C'est peut-être la dernière fois que je te verrai mais au moins, avant de partir, j'aurai fait quelque chose pour notre peuple"...Puis elle baissa les yeux et s'éloigna sans se retourner.

 

Arrivés à une certaine distance, Cahira et les hommes durent franchir un ravin. Ils marchèrent pendant des heures, enjambèrent des souches d'arbre et grimpèrent sur des collines. Enfin, ils trouvèrent un chemin plus étroit pour passer de l'autre côté. Au bout d'un moment, tous s'arrêtèrent pour le petit déjeuner. Igo, un des hommes prépara soigneusement un linge pour y poser la nourriture. Ils mangèrent tranquilement et, au bout d'un moment, Cahira ne pensant plus à son "déguisement" parla et dit :

"Bon, je pense qu...", puis elle s'interrompit et devint écarlate. Les hommesarrêtèrent de manger et la regardèrent. L'un d'eux, Gino s'écria :

"Pourquoi nous a-t-on mis une femme sur le dos, on a assez de choses à faire comme ça ! Cahira, vexée laissa tomber son couteau et répondit :

"Pourquoi ? Je te fais remarquer encore une fois que je suis la femme de ton chef !"

Gino, fou de rage qu'une femme lui réponde hurla : "Ah ! oui ! j'ai oublié !" et il s'avança vers elle. Cahira, d'une humeur massacrante, lui envoya, sans qu'il eût le temps de réagir, une gifle si puissante que les autres hommes en furent ébahis. Gino, interloqué, ordonna de repartir.

 

Maintenant, Cahira se faisait respecter en tant que femme de leur chef.

 

Trois jours plus tard, ils rencontrèrent un vieillard. Il était courbé, avec un bâton qui lui servait de canne, une peau tannée et cuivrée et un oeil pas comme les autres : il tournait dans son orbite. Soudain, il s'approcha de Cahira et dit : "Madame..." et il s'inclina : "Je sais ce que vous avez dans votre sacoche et cela vous sera très utile, surtout si vous allez où je pense..."

Cahira sursauta et murmura : "Comment savez-vous ce qu'il y a dans ceci et où nous allons ?"

Réonos, le vieillard déclara :

- Cet oeil, eh bien ! il peut lire dans les pensées et voir à travers n'importe quel tissu. Par exemple,  je lis que vous pensez à votre mari, Jourio qui...

- Arrêtez ! cela suffira ! Vous me faites peur vous savez ! dit Cahira;

- Exact ! répondit calmement Réonos, et maintenant, je vais vous dire quelque chose : Voilà, je ne suis pas là par hasard, mais parce que je vous attendais. Quelqu'un m'avait prévenu que vous aviez besoin d'aide et que je devais vous aider. Il s'appelleRourios.

Cahira eut un hoquet :

- Mais il est mort il y a des années de cela ; c'était l'arriére grand-père du grand-père de mon mari ! Réonos répondit :

- Oui, mais ce n'était pas un homme comme les autres : c'était le gardien.

Cahira devenait folle de rage :

- Le gardien, vous me dites que Rourios est un gardien ? C'était un homme comme Jourio, non ?

Le vieillard explique :

- Cet homme, Rourios est le gardien des pierres, celles que vous cherchez, je suppose...

Puis il les regarda, un par un, puis conclut :

- Bon, suivez-moi, je vous amène à l'entrée du palais ou plutôt du temple.

Sans rien dire, tous le suivirent.

 

Quelques heures plus tard, ils étaient arrivés dans une vaste clairière déserte. Réonos continuait son chemin et dit :

- Les pierres sont sous nos pieds !

Cahira l'interrogea :

- Mais, elles ne sont pas sous notre tribu ?

Réonos s'exclama :

- Quoi ? Sous votre tribu ! Jamais ! II y a seulement un souterrain qui ne se finit jamais et où des caliopes (des chauves-souris géantes) vous sucent le sang jusqu'à la moelle.

Un frisson parcourut la troupe, car c'est là que trois hommes jadis étaient allé faire des recherches. Ils n'étaient jamais revenus...

 

Une demi-heure plus tard, its étaient devant un tunnel caché par du lierre si épais qu'il fallut prendre les épées les plus résistantes pour le couper. Réonos prit enfin congé de la troupe. Cahira était la première à avancer. Puis tous la suivirent. Ils étaient dans le noir total. Personne n'osait faire un pas de plus, alors Cahira sortit de sa sacoche le collier. Là, elle dit ces mots sans savoir pourquoi :

- Rourios, donne-nous la clé de la lumière !

A ces mots, une étincelle rose et noire arrivant de nulle part jaillit devant elle.

 

Cahira la saisit et en une fraction de secondes, tous se retrouvent dans une vaste salle garnie de fleurs fraîches. Cahira est allongée par terre, pâle et froide. Les hommes n'en reviennent pas. Comment peuvent-ils être là alors que deux minutes auparavant, ils étaient dans le tunnel obscur et humide ?

 

Cahira ne revenait toujours pas à elle. Ses compagnons s'inquiétaient énormément. Gino alla la voir et lui prit la paume de la main pour tâter son pouls. Il ne sentit rien, ni sous le cou, ni au poignet...Avait-elle rendu l'âme ? Malheureusement,...oui. Elle s'était sacrifiée pour son peuple ! Et son bébé, qu'allait-il devenir ? Elle n'en était qu'au cinquième mois. Ils l'installèrent délicatement dans un coin de la pièce et ils explorèrent la chapelle. Deux petites boîtes grises étaient posées devant eux, prêtes à être emportées. Tabasco, le frère de Cahira trouvait ceci trop simple. Il se souvint soudain de la chaîne de sa soeur...dix branches, pierre rose, pierre noire en forme d'étoile...Oui, cela correspondait exactement au dessin incrusté dans un des petits sarcophages ! Cela devait être le second ! II courut le chercher et...sa soeur était réveillée. Elle n'était donc pas morte ! Cahira expliqua :

- Je suis assez faible, alors fais-le. Je pense que tu as compris puisque tu es venu à toutes jambes !

Puis elle lui tendit le pendentif et se rendormit. Il  mit la "clé" dans  l'encoche  prévue et là, tout devint rose, puis noir, puis blanc et ils se retrouvèrent aveuglés, étourdis par la lumière et tombèrent ensemble en tenant leur tête. Puis tout s'arrêta. Personne n'osait bouger, de peur d'avoir perdu la vue. Igo fut le premier à se lever et hurla :

-Nous avons réussi, nous sommes chez nous et...mais j'ai les pierres!...magnifique !

Tout le monde sauta de joie et quatre mois plus tard, Cahira accoucha d'une fille : Maïna.

 

Depuis ce jour, ils firent de nombreux voyages sur la Mer Mélodieuse, achetèrent beaucoup de produits et sortirent de la misère à jamais.